La fonderie Darling

Une continuité symbolique entre lieu de production et lieu de création.

© Melissa Mars
© Melissa Mars

 

© Mardjane Amin
© Mardjane Amin

Le bâtiment qui accueille aujourd’hui le centre artistique de la Fonderie Darling possède une histoire marquée par l’innovation et l’initiative, faisant de ce site une plaque tournante pour le développement du quartier dans lequel il s’insère. Déjà à ses débuts, lorsqu’il accueillait la fonderie Darling Brothers, la production de l’entreprise participait largement à la croissance industrielle de cet environnement urbain, forgeant petit à petit son identité ouvrière et métallurgique. Au tournant du 20e siècle, c’est la réhabilitation du site en un espace de création, de production et de diffusion artistique par le collectif Quartier Éphémère qui a initié un renouveau favorisant la revitalisation d’un secteur alors en quête d’avenir. Focus sur l’histoire riche et emblématique de cette reprise qui a su transformer sensiblement une friche industrielle en un espace dédié à l’art contemporain, misant sur sa valeur patrimoniale.

Du 19e siècle à 1971, une histoire de métallurgie :

Lorsque Thomas Darling fonde en 1888 l’entreprise Darling Brothers, celui-ci s’implante sur un site déjà forgé par plus de quarante ans d’activités métallurgiques : la petite fonderie Yves & Allen y avait déjà élu domicile, laissant derrière elle un lot en partie aménagé. À ce premier avantage s’ajoute un emplacement au cœur du faubourg des Récollets qui n’est pas sans attrait : on y dénombre en effet un grand nombre d’entreprises spécialisées dans la transformation de métaux, formant un substrat de qualité (production, transformation, importation et exportation) avec toute les infrastructures nécessaires.

La Darling Brothers s’implante donc dans les premiers bâtiments en présence qu’elle modifie au grès de ses besoins et de son évolution. À ses débuts, on y produit principalement des équipements industriels, comme des pompes à vapeur, assemblés sur place à partir de pièces importées. Cette production sera continuellement diversifiée, ce dès le début du 20e siècle, avec pour point d’orgue l’après Seconde Guerre mondiale et qui marquera l’agrandissement de l’entreprise. Un nouveau bâtiment de béton est construit pour répondre à une demande en constante expansion : apparait alors le bâtiment que nous connaissons aujourd’hui, avec ses grandes ouvertures en façade et son aménagement intérieur. Grâce à la construction d’un nouveau four, l’entreprise peut dès lors assurer par elle-même la production de l‘ensemble des pièces de métal, gérant la fabrication complète de ses produits. Tout au long du 20e siècle, la prospérité rythmera la vie de cette entreprise, favorisant le développement des activités métallurgiques du faubourg des Récollets.

Cependant, la vague de désindustrialisation qui frappe les quartiers ouvriers montréalais ne sera pas sans impact : l’entreprise se relocalise à Dorval en 1971, dernier soubresaut avant sa fermeture définitive en 1991.

Une réhabilitation sensible au nom de la culture :

Sans vocation depuis sa fermeture, le site de la fonderie se dégrade progressivement. Le temps marque son emprise, inexorablement, et souligne un manque d’entretien et d’attention. Apparait alors les années 2000 qui marquent un tournant, offrant un avenir tout autre pour cette ancienne fonderie. D’abord sous le regard de la Société du 5 avril, un regroupement artistique qui envisage la possibilité d’une reconversion en un espace de production artistique ; puis sous l’impulsion du collectif artistique Quartier Éphémère (créé en 1993) qui parviendra largement à exploiter le potentiel de cette friche industrielle. Ayant décelé des qualités spatiales attrayantes et propres à accueillir des fonctions de production et de diffusion artistique, le collectif artistique est rapidement séduit par le site, son esthétique architecturale industrielle et son emplacement, mêlant fonctionnalité, esthétique et opportunité économique.

Dès lors, la fonderie se dessine un nouveau visage sur ses vestiges d’antan. Pour des raisons budgétaires, la réhabilitation des lieux se fait en deux phases : une première menée entre 2001 et 2002, réalisée par la jeune firme d’architecture Atelier In Situ qui consiste en la transformation du bâtiment de béton bordant la rue Queen en un espace d’exposition ; une seconde, menée par l’agence d’architecture L’ŒUF, consacrée à la transformation du bâtiment au coin de la rue Prince en 12 studio et ateliers d’artiste, entre 2003 et 2006. Au total, il s’agit de 3500m2 qui sont réhabilités avec pour ligne directrice une intervention minimale.

Ainsi, depuis son ouverture la Fonderie Darling marque sa présence par un certain succès, dotant le secteur d’une visibilité attractive et d’une revitalisation. Renouvelant constamment sa programmation, présente été comme hiver, elle est ainsi devenue l’un des lieux phares du quartier. Notons notamment l’initiative de piétonisation de la rue d’Ottawa qui accueille maintenant depuis deux ans une belle « place publique » devant la fonderie Darling. Rythmée de performances artistiques et de soirées de regroupement, de rencontres et de partage, cette initiative colore le quartier durant les nuits aux températures estivales.

Entre revitalisation et gentrification :

Progressivement, la revitalisation du secteur prend de l’ampleur, apportant une dynamique certes nouvelle et nécessaire mais parfois irrégulière et discutable lorsqu’elle manque de sensibilité, de créativité ou simplement d’attention. Ainsi, comme tout bon projet, la réhabilitation de la Darling Borthers connaît un revers de médaille difficilement gérable : aux initiatives culturelles et artistiques qui font du patrimoine urbain un substrat créatif et fondateur dans le quartier et ses environs (Horse Palace, Tour Wellington, New City Gas Company, etc), se mêlent tours à condominium et démolition en masse. Apparaît ainsi la limite complexe et ambigüe entre revitalisation et gentrification. Une limite friable qui transforme parfois le visage de secteurs entiers en des lieux sans identité, fragmentés et invivables. Espérons que celle que connaît les environs de la fonderie Darling, mêlant Griffintown et le faubourg des Récollets, saura faire face à cette triste réalité en apportant sensibilité et en faisant preuve d’un soucis plus prononcé pour la conservation du patrimoine et la communauté qui le porte et l’habite.

Pour approfondir :

  • BÉLANGER, M., Vestiges industriels montréalais : appropriation, rôles et enjeux sociaux, mémoire de maîtrise, Montréal, Université de Montréal, Département histoire de l’art et d’études cinématographiques, juillet 2011.
  • DELGADO, J., « 10 ans d’art à la Fonderie Darling »Le Devoir, 13 juin 2012, en ligne, http://www.ledevoir.com/culturel/actualites-culturelles/352296/dix-ans-d-art-a-la-fonderie-darling.
  • ISSOULÉ, G., « La Fonderie Darling réhabilité : de l’indutrie aux arts visuels », Bulletin de l’Association Québécoise pour le Patrimoine Industriel, 18, n°2, automne 2007, p. 8-10.
  • JANSSEN, S., Reclaiming the Darling Foundry from Post-Industrial Landscape to Quartier Ephemere, mémoire de maîtrise, Montréal, Université de Concordia, 2009, 121 p.
  • LEMIEUX, L.-P., Étude de pré-faisabilité . La société du 5 avril. 735-745 Ottawa, 23 février 1995, Archives de la Fonderie Darling, 745 rue Ottawa, Montréal.
  • LUCCHINI, F. (dir), De la friche industrielle au lieu culturel, actes de colloque international pluridisciplinaire (Sotteville-lès-Rouen, Atelier 231, 14 juin 2012, 270 p., ill., en ligne, document PDF, http://scienceaction.asso.fr/userfiles/livretColloqueLafrichesept2012.pdf.
  • Quartier Éphémère, « La rue Ottawa, couloir culturel et axe stratégique de redéveloppement de Griffintown », mémoire présente à l’OCPM sur l’avenir de Griffintown, 12 p., en ligne, document PDF, http://ocpm.qc.ca/sites/import.ocpmaegirvps.net/files/pdf/P56/7a9.pdf
  • Les nouveaux lieux de l’art, actes de colloque (Montréal, Usine C, 2-3-4 octobre 1996), Montréal, Studio multimédia, 1997, 153 p., ill.

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