À TROP MUSÉIFIER L’EXISTANT …

[Les comptoirs de vente du magasin général Authentique de l’Anse à Beaufils] Source : [Mars, Mélissa (2015)
Les comptoirs de vente du magasin général Authentique de l’Anse à Beaufils
© Mars, Mélissa (2015)

« Dans une expérience concrète et authentique,

[la visite de ce site historique prisé] vous fera apprécier

le quotidien des habitants de cette demeure

et de la place Royale au fil du temps » 

Voici ce que titre le site de la Maison historique Chevalier, située au cœur du Vieux-Quebec. L’expérience inusitée et unique est promise. Sera t-elle cependant au rendez-vous ? Face à la pléthore de maisons-musées qui parsème le paysage québécois, comment se distinguer, sans tomber dans le pastiche ou la folklorisation ? Car ces maisons patrimonialisées proposent toutes une formule bien similaire : s’immerger, durant un instant, dans un espace évocateur d’un temps révolu. Celui-ci est alors mis en scène voir récréé et donc présenté de façon plus ou moins authentique. Une évasion est proposée, qui se joue des codes muséaux. Mais, de telles visites, que retiendrons-nous ? Combien d’entre nous introduisent aujourd’hui dans leur excursion de tels lieux ? Focus sur une pratique de conservation qui vise la transmission, à mi chemin entre mémoire et nostalgie.

Des musées en toute occasion !

[pour davantage de précisions, voir les définitions en fin d’article !]

Le magasin général de l’Anse-à-Beaufils (Percé, Gaspésie), le Moulin La Rémy (Baie-Saint-Paul, Charlevoix), le Poste de traite Chauvin (Tadoussac, Côte-Nord), la maison Denis-Launière (réserve de la Première Nation Malécite de Viger, Cacouna, Bas-Saint-Laurent), le Moulin Légaré (Saint-Eusatche, Laurentides), la Maison des Chapais (Saint-Denis-de La Bouteillerie, Bas-Saint-Laurent), L’Espace Félix-Leclerc (Saint-Pierre-de-l’île-d’Orléans, Capitale Nationale) ou, plus proche de nous, La maison Sir-George-Étienne-Cartier (Montréal) et La Maison Saint-Gabriel.

Vue intérieur de la maison Sir George-Étienne-Cartier] Source : [Rajotte, N. (1996). Lieu historique national de Sir-George-Etienne-Cartier [photographie]. Repérée à http://www.vieux.montreal.qc.ca/tour/etape3/3texte6.htm
Vue intérieur de la maison Sir George-Étienne-Cartier
© Rajotte, N. (1996)

Voici un bref aperçu d’intérieurs québécois muséifiés, prêts à recevoir un public interpelé par l’histoire d’un territoire et des habitants qui l’ont habité autrefois. Leur existence est légitime, nécessaire, appréciée et appréciable. Les maisons-musées ont en effet pour fonctions premières de transmettre et d’éduquer par la perpétuation et la mise en scène d’artéfacts. Ainsi, elles souhaitent préserver la mémoire et une part de l’identité d’une communauté culturelle donnée. Cependant, leur banalisation questionne. Si chacune compose sa programmation selon ses propres composantes, mêlant ainsi des époques et des fonctions d’origine divergeantes, une coutume s’avère récurrente : la mise en musée de ces écrins intérieurs s’accompagne également d’une recherche d’attractivité économique conséquente. Car le visiteur d’un instant est une source financière première pour ces institutions muséales. Pourtant, les retombées économiques de ces choix de conservation sont questionnables. En cause notamment, une accessibilité qui se limite bien souvent à la saison estivale faute d’une demande plus conséquente, laissant le restant de l’année sans apport financier. En outre, ces mises en patrimoine s’avèrent aujourd’hui dépassées par les expériences muséales contemporaines, en plus d’être noyée sous la concurrence des grandes entreprises culturelles. Autant d’élément qui amène à repenser cette pratique de conservation. 

Nos intérieurs, des espaces trop complexes ?

Les espaces intérieurs sont le résultat d’une combinaison subtile d’éléments mobiles et immobiles, allant de l’agencement des pièces à la poignée de porte, en passant par les finis, le foyer central ou encore le tissu recouvrant les fauteuils. Intrinsèquement liés à l’usage que nous en faisons, expérimentés au quotidien, ces espaces sont alors de véritables palimpsestes de nos us et coutumes passés et/ou contemporains. Leur intérêt patrimonial est donc légitime. Il n’en demeure pas moins que leur gestion se révèle complexe, questionnant les enjeux suivants : l’authenticité, l’intégrité, la continuité, l’usure, la subjectivité et l’usage, puisque le changement est intrinsèquement liés aux intérieurs, ce autant pour leurs éléments tangibles qu’intangibles. Les difficultés sont donc nombreuses. Notamment au regard des propriétaires successifs, dont les interventions ont transformés les espaces et leurs composantes afin de les adapter à l’évolution et l’apparition de nouveaux besoins. Difficile alors d’établir le degré d’impact des interventions successives puisqu’il n’existe pas de répertoire, de pratique de documentation et de référencement liés aux intérieurs patrimoniaux.

Dès lors comment tracer la juste ligne lorsqu’il s’agit de préserver des intérieurs jugés patrimoniaux ? Quelles valeurs mettre en exergue ? Quels éléments physiques conserver, sans pour autant tomber dans la muséalisation par une conservation intégrale et restrictive ? Devons-nous considérer les éléments caractéristiques selon leur degré d’importance, comme certains outils d’élaboration des valeurs patrimoniales le préconisent ? Il s’agirait alors d’accepter la hiérarchisation et l’archivage, avec la destruction partielle et la disparition que ceux-ci induisent. 

Pour cette seconde édition du festival, nous vous posons ces mêmes questions. Vous pourrez alors partager vos avis, vos idées, vos questionnements sur la transformation d’un intérieur bien précis. D’ici le moment où nous vous révélerons le lieu choisi pour traiter de cette thématique, réfléchissez aux moyens de conserver nos intérieurs patrimoniaux.

Petites définitions pour mieux comprendre et rassasier les curieux:

Les intérieurs historiques : il s’agit d’une combinaison d’éléments mobiles (meubles, tapis, etc) et immobiles (agencement spatial, finis, luminaires, tout élément décoratif, traitement de la lumière naturelle et artificielle), qui participe pleinement à l’atmosphère, à l’expérience et l’émotion d’un lieu. Ces espaces intérieurs sont porteurs de valeurs matérielles et intangibles dont notamment:

  • une valeur architecturale et artistique, référant à l’ensemble des éléments matériels qui composent son décor immersif;
  • une valeur historique, étant associée à un évènement, à un créateur, à une personnalité porteuse d’identité et de référents communs;
  • une valeur d’usage
  • une valeur ethnologique, témoin de traditions, de modes de vie et de fonctions passées et/ou continues;

La muséalisation : issue de la pratique des Period-room, la muséalisation est souvent confondue avec  le terme de muséification. Elle désigne la mise au musée ou, de manière plus générale, la transformation en musée d’un foyer de vie. Cette opération tend à extraire, physiquement et conceptuellement, une chose de son milieu naturel ou culturel d’origine.

Mise en scène (display): principe d’exposition considérant le choix des objets, leur mise en scène, l’organisation du parcours, la trame narrative du concept scénographique et l’expérience du visiteur qui en découle. Une des premières illustrations de cette mise en scène est le principe de Period-Room. Dans un soucis de transmission et de vulgarisation, les Period-Room présentent des objets (voir même des espaces entiers) en les encrant culturellement à travers une scénographie recontextualisante. En plus de porter attention sur ce qu’elles contiennent, les Period-Room témoignent également d’une culture historique, sociale, politique et économique d’un passé souvent révolu. 

 

Sources :

  • BRESSANI, Martin, GRIGNON, Marc, «Le patrimoine et les plaisirs de la fiction », in JSSAC | JSÉAC, n°36, volume 1, p 77.
  • BACHELARD, C. (1994). The poetics of  space. Boston: Beacon Press.
  • CARON, Brianne S (2005). Inhabiting Memory and Experience : Interior Historic Preservation (Master of Interior Design, University of Manitoba, Winnipeg). Repéré à http://hdl.handle.net/1993/21734
  • CHOAY, F. (1999) L’allégorie Du Patrimoine. Paris : Seuil.
  • FITCH, J,M, Historic preservation : Curatorial Management of the Built World, New York – Montreal : McGraw-Hill, 1982 p2.

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